Septembre 2025
Pavel Gerasimenko
Parmi les traits qui distinguent Evgeny Muzalevsky sur le vaste et hétérogène fond de sa génération artistique, il en est un, essentiel : un dessin constant, presque extatique. Les vingt-deux toiles grand format constituant sa nouvelle série picturale ont été réalisées en moins de trois mois, au début de l’année 2025.
Comme souvent dans l’enfance, dessiner revient à construire un abri pour soi : avec chaque ligne, la structure se renforce, devenant un refuge secret des impressions, pensées et émotions les plus précieuses.
Muzalevsky décrit l’apparition de ces nouvelles œuvres par une formule simple : «J’ai commencé à extraire de ma mémoire les choses importantes pour moi.» Pourtant, son art ne se réduit pas à une lecture psychanalytique : si les changements dans la peinture signalent inévitablement une transformation de la personnalité, modifier la peinture, ici, signifie se modifier soi-même.
En 2020, il devient étudiant à l’Université des Arts et du Design d’Offenbach, sans connaître l’allemand, ne maîtrisant littéralement qu’un seul langage : celui de la peinture. Depuis, son expérience s’est enrichie non seulement sur le plan linguistique, mais aussi dans une forme de nomadisme contemporain : Muzalevsky, comme tant d’autres artistes d’aujourd’hui, est devenu « citoyen du monde ». Il vit et travaille tour à tour près de Francfort, à Moscou, à Barcelone, à Amsterdam ou encore dans la région de Samara, dont il est originaire.
Ces dernières années, le voyage est devenu semé d’obstacles : depuis la pandémie et les confinements, il s’est trouvé de plus en plus lié au contrôle et à la sécurité. Ce qui apparaissait naguère comme une conquête européenne – l’absence de frontières – s’est transformé en barrières douanières et en contrôles policiers. Les institutions éducatives, elles aussi, imposent leurs limites à l’artiste; mais, contrairement aux frontières étatiques, elles permettent de transporter partout la matière même de l’art – ces matériaux du rêve qui, pour le continuateur des surréalistes, deviennent substance de création.
Muzalevsky souligne qu’il ne possède pas de formation académique classique; de ce point de vue, il remet constamment en question et reconfigure son savoir-faire. Tel un « barbare », il ne s’est jamais restreint ni dans les moyens, ni dans les buts. Cependant, les années d’études ont suscité chez lui une réévaluation critique de la peinture : la nécessité de reconstruire l’espace pour exprimer le sentiment du présent.
Dans sa nouvelle série, l’artiste reste, selon ses propres mots, occupé à « fixer des états et à revivre des événements ». Mais cette fois, la figuration y tient une place plus visible.
Après la clarté cristalline des œuvres en noir et blanc du projet Monochrome. Avec ma mère dans le dos (2022–2023), Muzalevsky ne revient pas seulement à la liberté chromatique et formelle : désormais, la couleur envahit les toiles, serre de près les lignes au charbon; les images graphiques, reléguées en marge, deviennent les commentatrices narratives des déplacements des masses colorées, si caractéristiques de sa peinture.
Avec ce retour à la couleur – et avec lui, à d’autres gestes et techniques – se transforme aussi la motricité de l’artiste : Muzalevsky retrouve, avec une joie perceptible, la certitude de son identité de peintre.
La peinture de Muzalevsky, telle une langue parlée dans la rue, absorbe tout ce qui l’entoure : la musique qui résonne dans l’atelier, les vieux comics américains, les gravures érotiques japonaises shunga, les ornements tatoués archaïques, la grande tradition picturale occidentale.
Ces multiples traditions visuelles se superposent, et l’artiste y puise avec l’urgence et la fraîcheur plastique d’un expérimentateur des débuts du modernisme. Il se distingue par une voracité visuelle presque adolescente – une qualité que les futuristes russes appelaient jadis « toutisme », l’amour du « tout ». Sa peinture, paradoxalement, rend de nouveau actuelles les discussions sur la nature linguistique de l’abstraction – alors que, croyait-on, toutes les «questions de linguistique» avaient été closes dès les années 1970, à l’époque du conceptualisme triomphant. L’appartenance d’une œuvre au figuratif ou à l’abstrait importe peu à Muzalevsky.
Comme le note Yve-Alain Bois dans Formless: A User’s Guide, écrit avec Rosalind Krauss, « Bataille ne s’intéresse ni à la “ forme ”, ni au “ contenu ”, mais à l’opération qui abolit l’un et l’autre. » L’espace que déploie Evgeny Muzalevsky n’a pas encore de frontières visibles ni définies. Rares sont, dans l’art russe contemporain, ceux qui, comme lui, possèdent cette capacité de régénération : il se dote de nouveaux organes sensoriels, acquiert de nouvelles compétences, change ses réflexes.
Pour lui, l’essentiel reste l’articulation artistique – la possibilité d’entrer en dialogue avec le monde et d’être compris. La peinture seule, selon Muzalevsky, peut exprimer l’essentiel – au-delà des mots et des significations. Et c’est à elle seule qu’il accorde sa confiance.
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¹ Yve-Alain Bois, The Use Value of "Formless," in: Krauss, R., Bois, Y.-A. Formless: A User’s Guide. New York: Zone Books, 1997, 304 pp.—p. 15.